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Le CEMEF est créé en 1974, Pierre Baqué à sa tête. Il a oeuvré à sa création et à sa mise en place et c’est tout naturellement qu’il en est nommé Directeur.

Voici les débuts vus et racontés par son leader de l’époque.


Epoque foisonnante où tout était à concevoir et construire dans ce domaine à peine esquissé de la mise en forme des matériaux.

Pierre Baqué, stimulé par la dynamique d’innovation de la Direction de l’Ecole des Mines de Paris, définit avec son acolyte, Pierre Avenas, la stratégie et les axes de recherche du nouveau centre, CEMEF.
En 1974, le CEMEF compte 26 personnels scientifiques et 13 techniciens et administratifs. C’est déjà un centre de belle taille.

Le rapport d’activité de l’Ecole des Mines de Paris de l’année indique :
Le Centre de Mise en Forme des Matériaux a été créé à partir des Groupes Mise en Forme et Matériaux Polymériques du Centre des Matériaux. Ses recherches portent sur les procédés de transformation des matériaux, qui font passer du lingot de métal et de la poudre de polymère à une pièce finie. La structure scientifique du centre résulte de la diversité des problèmes rencontrés au cours de ces opérations :

  • la matière s’écoule, les outils doivent résister = axe thermomécanique des milieux continus
  • la matière cristallise, recristallise ou se texture = axe relations écoulement-cristallisation
  • la matière frotte sur les outils = axe frottement, lubrification, usure.

Ce sont six groupes de recherche qui sont ainsi créés en plus d’un Bureau d’études et Simulation.

Le cadre posé, voici ce qu’écrit Pierre Baqué en introduction des actes du colloque* organisé à l’occasion des 20 ans du CEMEF en 1996.

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les débuts du CEMEF

Mon cher Jean-Loup**,

Quand tu m’as convié à cette manifestation, j’ai accepté dans le dixième de seconde qui a suivi car j’étais heureux de venir parmi vous, pour cette fête.

Heureux comme quelqu’un qui a mis toute son impulsion dans un projet, et qui, plus de vingt ans plus tard, constate que l’impulsion non seulement perdure, mais s’amplifie. En me proposant comme thème « introduction historique », tu m’invites à plonger dans ma mémoire, pour rapporter les circonstances et les courants qui ont présidé à la création du CEMEF. Je vais donc plonger, avec la partialité du protagoniste et les filtres auréolant de la mémoire.

L’événement majeur se situe dans les années 60, à Nancy.

L’ashram du Professeur Bertrand Schwartz – l’Ecole des Mines de Nancy – a créé une sorte de bib bang, un séisme pédagogique, dont toutes les écoles d’ingénieurs ont profité par la suite. L’idée parait classique aujourd’hui (bien qu’elle ne soit pas toujours assimilée). L’ingénieur se dirige vers la vie professionnelle non seulement pour utiliser des techniques, mais pour organiser des corps sociaux, les animer, écouter, faire émerger des projets, ceux de l’entreprise au travers des projets individuels, enseigner, apprendre encore, faire et être.

Pour mettre en œuvre un tel projet pédagogique, il avait attiré deux races d’individus brillants, les ingénieurs (Pierre-Marie Fourt, Claude Destival, Michel Turpin, Michel Sindzingre, Jacques Poulain…), et les théâtreux, (Mytho Bourgouin, Jean-Marie Conty et quelques autres). De ce mélange réactif et vif, était née une école rayonnante, pleine d’énergie, et une étique nouvelle de l’ingénieur.

Pierre-Marie Fourt, qui eût été un remarquable directeur d’école, mais préféra ultérieurement la voie de l’industrie, exporta ces germes vers l’Ecole des Mines de Paris.

A Paris, c’est l’époque d’un directeur éminent, Raymond Fischesser, le moraliste, et d’un sous-directeur foisonnant, Pierre Laffitte, le visionnaire. Claude Daunesse, au Ministère de l’Industrie, soutient et cautionne les évolutions de l’équipe innovante. Et la greffe prend à l’Ecole des Mines de Paris. Elle attire une généalogie d’entrepreneurs de l’enseignement et de la recherche. Dans le champ des matériaux, Michel Sindzingre, André Pineau, Pierre Baqué, Pierre Avenas. Michel Turpin viendra ensuite leur donner cette tutelle discrète que seules légitiment la finesse et la pénétration de la pensée. Quelle est cette greffe ? N’est-elle pas une régression vers la technique par rapport à l’ouverture nancéienne ? Je ne le pense pas. Tout au contraire. Au-delà des caractères distincts de ces entreprises, un fond commun les animait.

La technique est un vecteur de l’action et une référence dans l’approche. Les hommes en sont porteurs, le transfert se fait par eux, non par connaissance embarquée, mais par mode d’appréhension du réel. Et en ce moment particulier de la vie d’un homme, où il quitte le lieu de l’apprentissage pur pour entrer dans celui de la pratique pure, il peut être utile pour lui de se forger un outil nouveau, qui est celui de construire du savoir en vue de l’agir.

La recherche orientée, concept original à l’époque, était le segment de cette action, située en ce lieu écartelé, qui jouxte la recherche fondamentale, animée par la seule pulsion d’efficacité pratique. Beaucoup ne lui trouvaient pas de légitimité, mais la volonté, l’exigence, l’honnêteté de ces équipes ont fini par donner à ce concept de recherche orientée contenu et élan.

Mais je ne me lancerai pas dans une théorisation du concept aujourd’hui. Vous attendez un récit.

1968

Ma démarche était simple et presque naïve. J’avais appris beaucoup de science. Je voulais que ce soit utile. Je ne voyais pas dans la perspective des cabinets ministériels signes annonciateurs en ce sens, alors que dans le même temps j’avais rencontré un homme, dont l’intensité me fascinait, un homme très mat, très brun, dont le verbe s’échappait par bouffées brèves et denses, et qui me présentait ce que je voulais faire bien plus richement que je ne l’aurais formulé à l’époque. C’était Pierre-Marie Fourt. Il avait quitté l’Ecole pour prendre la direction générale des Aciéries d’Imphy et de Pamiers. Mais c’était dans son sillage que je voulais m’inscrire. Lui et Michel Sindzingre m’envoyèrent en stage à Hayange, chez les de Wendel.

Après le flux stimulant, me voilà seul, au fond d’une usine pour un an. Hayange. Vallée de la Fensch, en Lorraine. Une usine de laminage. Ce n’était peut-être pas le hasard.

M. Sindzingre et A. Pineau étudiaient les structures des métaux pour améliorer les performances. Je me trouvais sur le maillon manquant, dans l’univers de la transformation. La stimulation fondamentale vint au début. Imaginez le stagiaire… Il est là, planté devant le laminoir, le casque mal ajusté, la peau rougie par le rayonnement de l’acier, pas très à l’aise d’avoir les mains sales, étonné du chaud, du froid, du bruit, de tout… Les ouvriers devant lui, jettent des branches de genêt sur l’acier rouge, juste avant qu’il ne soit aspiré entre les cylindres de laminoirs. La calamine saute. Des éclats fusent. On m’explique qu’il faut éliminer la calamine pour améliorer le frottement entre cylindres et blocs laminés.

La question, banale, sort de ma bouche. Quand on augmente le frottement, le bloc s’élargit-il plus ou moins ? La réponse est moins banale. Elle déterminera la création de ce qui deviendra le CEMEF. En effet, la réponse de contremaître est ferme, ça s’élargit moins parce que le métal est plus aspiré dans le laminoir. J’eus pu m’en contenter. Peut-être en serait-on resté là ? Mais le soir venu, rencontrant le directeur de l’usine, réputé lamineur émérite, je repose la même question. J’apprends alors que l’augmentation du frottement augmente les efforts de laminage, les pressions, et donc élargit davantage le métal ??? Je passerai le reste du stage à défricher le sujet, avec les moyens du bord, des analogies, des calculs infondés, des hypothèses fantaisistes, dans un va-et-vient permanent entre des lectures plutôt difficiles, inconnues de mes interlocuteurs ingénieurs, Hill, Mandel, Johnson, et des essais sommaires sur le plancher, avec mes amis lamineurs, réellement étonnés que quelqu’un s’intéresse au cœur de leur métier. Retour de stage, aucune des questions soulevées n’a trouvé la moindre réponse, mais…

  • Bertrand Schwartz me glisse cette vérité de La Palisse qu’il vaut mieux chercher là où personne encore n’a cherché
  • Pierre-Marie Fourt m’encourage, et m’identifie à un projet « Mise en Forme », (sans plus, c’est vague, ça sonne comme un appel du 18 juin), il me cautionne auprès de Michel Sindzingre et Pierre Laffitte et, sans attendre le premier signe d’expertise réelle, me donne une mission de conseil dans une tréfilerie à Imphy et une Forge à Pamiers (ça, c’est du soutien).
  • Les enjeux économiques globaux d’une plus grande maîtrise de ces questions se dessinent avec évidence, pour l’acier et toute sorte de matériaux.

Malgré l’angoisse de chercher sans trouver, je me jette à l’eau. Je créerai cette activité.

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La première conviction est que les processus de transformation sont complexes, et que seule une approche pluridisciplinaire a des chances de prospérer.

D’où le dessin, fort simple, d’une organisation de l’équipe à venir :

  • Côté plasticité, les équations me paraissent trop complexes et insuffisamment représentatives des matériaux réels pour les aborder de front, et je préfère commencer par une « première marche » faite d’une part de modèles simplifiés (tranches sous tous les angles, bornes supérieures par champs cinématiques…) afin d’appréhender, de sentir la matière et le cœur des phénomènes, d’autre part de ces simulation tant décriées, mais dont il me semble qu’une approche plus rigoureuse, scientifiquement épurée, et quantitativement exploitée, pourrait porter des fruits utiles.
  • Côté thermique, un découplage partiel des phénomènes d’écoulement, de déformation, et de transformation métallurgique est possible, et une série d’approches simplifiées doit être développée, et adaptée à l’univers spécifique de l’industrie de transformation.
  • Côté frottement (tribologie), deux niveaux de lecture se combinent indissociablement et indéfiniment, mais selon des disciplines et des formes d’esprit presque incompatibles, thermomécanique d’une part, physico-chimique d’autre part. Il faut deux groupes distincts et travaillant de concert.
  • Côté structure métallurgique, je sais les travaux d’André Pineau, je sais la spécificité, et en même temps les gains potentiels d’un couplage entre l’histoire thermomécanique des déformations d’un élément de métal (elle-même profondément déterminée par les conditions aux limites tribologiques), et la structure finale de cet élément, donc sa performance d’emploi. Il faut un groupe prenant en compte la face rhéologique du problème en même temps que la face structurelle.

le dessin de l’organisation est fait en 1970 !

Il faudra trouver au fil des jours les hommes susceptibles de remplir ces fonctions en acceptant de se compléter, c’est-à-dire de travailler ensemble sur des projets industriels spécifiques, mais aussi acceptant de progressivement modeler leur expertise propre dans le champ applicatif de la mise en forme, en développant ainsi des outils propres à ce champ. Nous sommes là au cœur de la notion de recherche orientée. Et en termes stratégiques, nous pourrions dire que la mise en commun, au sein du CEMEF, d’études, par exemple tribologiques, sur le tréfilage, le laminage, la forge à froid, l’emboutissage… donne aux équipes un effet d’expérience qu’aucun laboratoire appliqué dans une industrie, et aucun laboratoire de tribologie pure générale ne peut avoir. Ces hommes se trouveront, avec un rare bonheur, en peu d’années. Ce sont pour beaucoup encore aujourd’hui les chefs de groupe du CEMEF… Assez vite un vibrant expert des surfaces sensibles vint nous rejoindre, François Delamare. Jean Duriau s’occupa des simulations. Franck Montheillet et Jean-Marc Haudin, furent l’objet d’une OPA amicale. Pierre Avenas, vint s’installer dans le bureau voisin et développa des concepts analogues pour les polymères. Il attira Jean-François Agassant puis Jean-Loup Chenot. Telle est, dans ses grandes lignes, la généalogie assez linéaire et quasi biblique du CEMEF.

financement

Il fallait aussi des sous. Certes l’Ecole des Mines assurait un puissant et discret soutien. Mais il fallait des contrats industriels, appoint indispensable (50% des ressources globales dans les premières années), caution, et source essentielle d’inspiration ou de polarisation. Les premiers contrats ont été obtenus selon une technique illustrant les effets de synergie. Enseignant aux Ecoles des Mines de Paris et Nancy, j’étais légitime d’envoyer des stagiaires dans les usines. Suivant attentivement le parcours des stagiaires, il m’était naturel d’identifier dans les usines des problèmes et d’avoir quelques idées pour y apporter progrès. Habitué par la tradition de l’Ecole à contacter les dirigeants des sociétés, il m’était assez commode d’aller trouver ces dirigeants et de leur proposer nos services. La DGRST, trouvant les idées intéressantes, se joignit à nos efforts. Une seconde technique fut utilisée. Quelques mois seulement après le début du centre, un projet fou germa dans nos esprits excités. En plus de notre propre apprentissage, de nos visites dans les laboratoires à l’étranger, de nos stages en Europe du Nord, de la production de recherche sur nos contrats, des cours dans les Ecoles, nous allions organiser un séminaire résidentiel de formation de 5 jours en plasticité appliquée à la mise en forme. Il fut conçu, écrit, diffusé, réalisé… la première année de fonctionnement et 70 personnes le suivirent. Certains nous passeront des contrats, ou des stages puis des contrats… Nous travaillions avec un ami mécanicien, plus théoricien, et fascinant de densité, Yannick d’Escatha, qui poursuivra sa carrière dans le nucléaire, et qui est aujourd’hui délégué général du CEA. La seconde année nous feront éditer notre séminaire chez Dunod. En résumé, ce fut un temps heureux où les contrats furent faciles à obtenir, parce que nous répondions les premiers à un besoin réel. Les ingénieurs de l’industrie de transformation étaient comme des ingénieurs électriciens ne connaissant pas la loi d’Ohm. Ils le sentaient, et voyaient en nous ceux qui apportaient cette lecture. L’écoute de leurs problèmes était notre aliment. C’est la meilleure recette commerciale, et aujourd’hui que mon métier me conduit toujours à vendre, comme vous, mes idées, l’écoute approfondie du client reste une étape indispensable, difficile et décisive. Ecouter, s’identifier, se lover dans la sphère du client… avant de retrouver son propre lieu, d’où le regard sur son problème est différent, et qui nous permet d’apporter justement autre chose qu’il ne peut produire lui-même.

it’s a long way to Antipolis

P.Baque_facade_mpt.jpg Façade de l’Ecole des Mines de Paris, Bd St Michel, Paris

P.Baque_facade_ensta.jpg Façade de l’ENSTA, Bd Victor, Paris

Le CEMEF aujourd’hui est situé à Sophia Antipolis. Qui l’imagine ailleurs ?

Mais nos débuts furent moins confortables, moins identifiés, et nous commençâmes par une diaspora parisienne. Le boulevard Saint Michel était bien entendu impensable. Corbeil et Fontainebleau étaient déjà pleins. Nous trouvâmes des locaux au dernier étage de l’ENSTA, quand elle se créait, sur une dalle nue et grise, jetée au-dessus de l’ex-musée de l’Air, boulevard Victor. L’ENSTA avait besoin d’afficher des groupes de recherche, nous avions des idées. L’accord se fit sur ces bases, dans le cadre d’un groupe commun, chaque école faisant figurer ce groupe sur son compte rendu. L’ENSTA nous paya le plancher, les premières cloisons, puis les suivantes, puis les cloisons de tout l’étage, tant notre petite population était prolifique… Nous rencontrâmes quelques difficultés diplomatiques avec nos hôtes en raison de notre croissance… ou devant les velléités du directeur des recherches de l’ENSTA à vouloir parfois s’immiscer dans notre programme de travail ! Puis d’autres difficultés émergèrent quand les premières tréfileuses expérimentales d’Alain Le Floc’h simulaient des conditions de lubrification critiques, et que, suprême arbitre du niveau de vibrations, les disques durs de l’ordinateur de l’ENSTA situé au-dessous de nous, tressautaient en créant de nombreux bugs. Ou quand la tréfileuse gravitationnelle d’Eric Felder atterrissait dans un sable trop dense, propageant ainsi des basses peu appréciées de nos voisins du dessous. Anecdotiquement, je garde un excellent souvenir de cette tréfileuse, capable de simuler en quelques dixièmes de seconde une grande variété de régimes hydrodynamiques, et dont l’économie de moyens me rappelait, toute modestie mise à part, les premières expériences de lord Rayleigh sur le patin hydrodynamique, obtenu en limant des échelons dans des « coins » que l’on faisait tourner autour de leur axe comme des toupies… J’aimerais savoir si les régimes de stick slip observés alors sont désormais totalement élucidés, prévisibles, et maîtrisables… Quand le projet de marteau-pilon de Pierre Fernier, et de presse hydraulique de Lionel Felgères et Jean-Yves Merlin virent le jour, il n’était plus question de se contenter de la dalle aérienne de l’ENSTA. Nous négociâmes un petit bout du service des constructions et armes navales (STCAN), plus loin sur le boulevard. Quand l’OPA amicale sur les équipes de Franck Montheillet et Jean-Marc Haudin eut lieu, nous conservâmes bien entendu les locaux du boulevard Saint Michel. Une telle diaspora n’était guère commode. Des regroupements furent envisagés sur le plateau de Palaiseau, au Creusot, ailleurs encore. Mais la vraie solution, c’était Antibes. Antibes, qui pour beaucoup évoquait l’Arlésienne, un projet impossible, fantaisiste. J’ai vécu ce temps des plans de masse sans financement, des annonces sans lendemain, des espoirs et des déceptions. Certains entraient dans les centres de l’Ecole des Mines dans cet espoir, et repartaient, thèse rédigée, dans la même attente messianique. En fait, même s’il n’y croyait pas toujours, seul Pierre Laffitte poussait sans relâche devant lui ce projet. Or, c’est parce qu’ils ont des rêves que ceux qui rêvent, un jour, les réalisent. Le rêve se réalisa.

A ce moment je partais pour l’industrie. Pierre Avenas conduisit le voyage vers la terre promise. Le CEMEF fut le premier centre de Sophia.

la communication

En matière de recherche, on parle souvent de communication. A l’Académie des Sciences par exemple. Mais à l’époque, nous avions un autre besoin de communiquer : celui de nous faire comprendre, dans nos entretiens sur le terrain, dans nos séminaires, nos cours, nos conférences.

En ce temps-là, les ingénieurs parlaient mal, très mal. L’ennui incarné. L’obscurcissement total et définitif. Communiquer était essentiel. Dans le sillage de l’héritage nancéien, voir plus haut, je fis venir au CEMEF Mytho Bourgouin, l’une des Théâtreuses de l’Ecole des Mines de Nancy. Au milieu de notre semaine, la fenêtre Mytho apportait un air tout frais. Nos exercices étaient de présence corporelle ou de poésie. Nous communiquions entre nous à coups de Prévert et de Rimbaud. La poésie nous rappelait que la recherche a besoin de créativité.

Et, stade plus « conforme », nous nous entraînions à nos exposés, devant Mytho. « Rends-moi intelligente » disait-elle. « Tout peut se dire simplement ». De nos tricots de tics, elle éliminait les plus handicapants. Elle mettait l’ampli sur chacune de nos personnalités, et faisaient de nos défauts personnels les armes d’une expression personnelle. Nos séminaires et nos cours furent des succès. Ils devaient beaucoup à Mytho. Nous poussions le luxe jusqu’à y créer de véritables petites pièces de théâtre pour simuler les cas d’industrie, avec leur technicité et leur typologie relationnelle, entre production et commercial, entre chercheurs et ingénieurs… Nous allions filmer les sauts à la perche de Guy Drut pour illustrer certaines déformations de torsion, nous allions faire des relevés sur les culées de Notre Dame, pour calculer sa résistance au vent, par des méthodes de bornes inférieures. C’était touffu. Parfois désordonné. Mais nous étions heureux, et dotés d’une efficacité certaine dans cette phase de débroussaillage des problématiques de la mise en forme. Nos « clients-élèves-spectateurs » riaient de nos facéties. La pédagogie passait. Des contrats nouveaux en découlaient. Deux décennies plus tard, j’ai parfois un ancien client du CEMEF au téléphone, et ce souvenir situe instantanément notre relation dans un climat propice à… une vraie communication.

Nous communiquions aussi beaucoup par l’écrit. Jalonnant notre travail de multiples notes. Il n’y avait aucun académisme dans cette manière de faire. Mais la volonté de progresser par étapes. Chaque écrit dégageait ses lacunes et ses avancées. Nous donnions un cadre à de plus étroites mais plus pénétrantes actions de recherche. Pierre Avenas et Jean-Loup Chenot allaient ouvrir ces chemins plus avancés, que la première équipe ne faisait qu’entrevoir. Si les méthodes utilisées alors peuvent faire aujourd’hui figure néolithique, je revendique pour cette première équipe une grand exigence intellectuelle et multidisciplinaire, qui a je crois donné une toile de fond à notre paysage de la mise en forme des matériaux.

chute de rideau

20 ans après avoir quitté le CEMEF, je confirme à l’expérience personnelle, les fondements sur lesquels s’étaient établis cette aventure. La référence de recherche orientée, que l’on acquiert en 3 à 5 ans de ce type de travail et de positionnement, vous suit toujours positivement. Elle vous donne une approche du réel, industriel, commercial, financier, économique… tout à fait originale, reconnaissable et créative. La gestion d’une entreprise par un ancien chercheur type CEMEF est spécifique et performante. Le lieu et le moment sont importants. Il ne s’agit pas d’avoir un diplôme de plus, mais d’apprendre autre chose, un mode d’action sur le réel. Saint Augustin a écrit cette belle phrase qui s’applique à nous : Cherchez comme ceux qui doivent trouver ; trouvez comme ceux qui doivent chercher encore.


**Jean-Loup Chenot, Directeur du CEMEF de 1979 à 2008.

P.Baque_Lkn.jpg Pierre Baqué quitte la direction du CEMEF en mars 1975, remplacé par Pierre Avenas.