mille aventures en une !

Itw_P.Navard_visuel2.jpg
C’est au tour de Patrick Navard de raconter son aventure CEMEF.
Son parcours se lit comme un roman, c’est rempli de rebondissements, d’anecdotes et on voudrait même une suite…

Ma première visite au CEMEF date de juin 1978, pour un entretien de recrutement en thèse. Sophia Antipolis était alors un vaste plateau avec des chemins de bergers, au milieu de la garrigue. Le sujet de thèse concernait la rhéologie des solutions de cellulose. Mon diplôme d’ingénieur de l’INSA de Lyon en physique des matériaux et un DEA de biologie ont probablement fait la différence et me voici thésard au CEMEF en octobre 1978.

Je partageais mon bureau avec Bernard Monasse qui travaillait sur la calorimétrie. Une de ses expériences fut de voir si en versant les cendres encore fumantes de sa pipe (on fumait dans les bureaux en ce temps-là) dans la corbeille à papier, celle-ci pouvait pendre feu. Le résultat fut positif, avec une poubelle plus mon sac partis en fumée. J’habitais Biot, un village à 5km. Il n’y avait pas de route pour Sophia, je venais au CEMEF en vélo à travers les chemins, saluant au passage les bergers qui gardaient leurs moutons.

Les solutions de cellulose qui faisaient l’objet de ma thèse avaient comme solvant la N-methylmorpholine N-oxyde. Un nouveau solvant prometteur, qui a conduit à la mise en place d’une nouvelle industrie de fils textile en cellulose (fibres Lyocell ou Tencel). A cette époque personne ne savait que la présence de certains métaux en quantité infime catalysait une violente réaction exothermique. J’en fis l’expérience : ma manip explosa en salle de chimie, fondant les barres en aluminium et dévastant tout ce qui s’y trouvait. Les pompiers durent se munir de masques complets de protection pour intervenir. Par chance, la salle était vide. Quelques semaines plus tard, la première usine construite, situé en Alabama, explosa faisant plusieurs morts. Les usines actuelles sont maintenant construites de telle sorte que s’il y a explosion, celle-ci soit contrôlée. La dernière explosion a eu lieu il y a deux ans en Autriche, sans dégât autre que matériel.

Au bout de deux années, j’ai informé mon directeur de thèse, Jean-Marc Haudin, que je faisais une année de pause, et que je reviendrais finir ma thèse l’année suivante. Heureusement, aucun de mes thésards ne m’a joué un tel tour ! Comment expliquer cette affaire aux industriels qui finançaient ma thèse ? Jean-Marc a su. Et moi, je suis parti à Londres en août 1980 avec en main l’adresse d’un laboratoire de recherche en physique qui faisait de l’optique. J’ai rencontré le professeur John Champion et lui ai demandé de m’accueillir huit mois sans me rémunérer, ce qu’il a accepté sans hésiter. Il m’a conduit dans une pièce occupée par trois thésards anglais, parlant une langue parfaitement incompréhensible pour moi et m’a montré mon bureau.

A ma question « quel travail dois-je faire » sa réponse fut « ce que tu veux ! ». Cette leçon m’a beaucoup apporté, en me poussant à chercher moi-même ce que je voulais.

Que faire dans un labo d’optique ? J’avais vaguement vu que l’on pouvait préparer des cristaux liquides avec des solutions de dérivés de cellulose. J’ai donc essayé de voir si leurs outils d’optique pouvaient servir à caractériser ces solutions optiquement anisotropes. Cela a merveilleusement marché. Avec Gerry Meeten, lecturer dans ce laboratoire, nous avons publié trois articles. Ce travail a été un tournant dans ma carrière car cela lancera plus tard mon premier axe de recherche important sur les cristaux liquides polymères. Ma collaboration avec Gerry Meeten s’est poursuivie pendant plus de 10 ans, essentiellement sur la diffusion de lumière aux petits angles, avec huit articles publiés.

Depuis Londres, j’ai postulé pour participer à une école d’été de l’OTAN sur la cristallisation, trois semaines tous frais payés à Erice, en Sicile en août 1981. Une expérience étonnante, dans un village où aucune porte ne fermait à clef et où la sécurité était totale. Je me souviens que l’un des participants s’était fait volé sa valise à l’aéroport de Palerme. Qu’à cela ne tienne, une simple description de la valise aux organisateurs et dès le lendemain elle était de retour. L’un des participants, sachant que les polymères m’intéressaient, me dit qu’il venait de faire un séjour post-doctoral dans un centre de recherche d’IBM dans la Silicon Valley et que l’une des personnes de ce centre était un type très connu. Il s’agissait de Paul Flory, prix Nobel de chimie en 1974, l’un des inventeurs de la science des polymères.

Itw_P.Navard_Torviscosa_1981.jpg
Torviscosa, Italie, 4-6 Novembre 1981. Au 1er rang, de droite à gauche : Patrick Navard (4e) et Jean-Marc Haudin (5e). Experimental investigation of cellulose and cellulose derivatives mesomorphic solutions, Communication présentée à la Round Table Discussion on “Polysaccharide Solutions and Gels. Résumé publié dans Carbohyd. Polym., 2, 303 (1982)”

Chose promise chose due, je reviens donc au CEMEF en octobre 1981 terminer ce qui s’appelait une thèse de docteur-ingénieur (équivalent de la thèse actuelle). Je partage alors mon bureau avec Pierre Gilormini, qui habite Biot également. Une nuit, il neigea beaucoup et Pierre et moi avons réussi une première hivernale, Biot-CEMEF en ski de fond, sans assistance ni oxygène. Mais dans la journée, la neige fondit et le retour s’est effectué à pied, skis sur l’épaule !

Avec l’aide de Jean-Marc, je convaincs Jean-Loup Chenot, directeur du CEMEF, de m’autoriser à rester une année de plus pour terminer une thèse de doctorat ès sciences (plus ou moins un équivalent de l’habilitation à diriger des recherches). Ces deux thèses soutenues en 1982 et 1983, il me faut partir. Je décide de faire un post-doctorat et je me souviens de la discussion à Erice. Je n’écris qu’une lettre de candidature à Paul Flory. Après avoir pris des renseignements sur moi, il me propose un poste à l’université de Stanford. Mais le salaire n’est pas très élevé. Je le remercie de sa confiance et de sa proposition, que je dois malheureusement décliner, les conditions financières ne me convenant pas. Une semaine plus tard, il me propose le même poste, mais cette fois payé par IBM, avec un salaire double, que j’accepte avec soulagement, n’ayant aucun plan B. Les huit mois passés dans son équipe furent très intéressants. Il n’avait jamais plus de deux ou trois collaborateurs et nous le voyions très souvent. Ce n’était pas quelqu’un de très rigolo. Il n’avait aucune pitié pour les échecs, et une haute idée de sa valeur, qui, il faut le dire, était exceptionnelle.

Mon sujet concernait la mesure des tenseurs de polarisabilité optique sur deux familles de petites molécules par diffusion Rayleigh. Ce séjour a mal commencé. En effet, au lieu de travailler directement sur les deux familles, j’ai décidé de vérifier si le montage avec lequel il travaillait depuis cinq ans tenait la route. J’ai donc mesuré une série de produits simples et bien connus tels que le benzène. Quinze jours plus tard, première réunion de travail et il demande si j’ai commencé à étudier la première série. Lorsque je lui ai dit que j’avais vérifié si ce qu’il publiait depuis cinq ans était correct, il s’est vraiment fâché…. Mais coup de chance pour moi, ses mesures étaient bonnes ! Le centre de recherche d’IBM était un véritable creuset intellectuel. J’y noue de multiples contacts et en huit mois, je suis co-auteur de cinq articles. Une dernière anecdote : un mois avant la fin de mon séjour, la réunion de travail s’éternise et nous arrivons à la cafétéria vers 14h30. Nous sommes seuls à une table quand un séisme de magnitude 6,4 frappe. Je connaissais par cœur les règles de sécurité, elles sont affichées partout. Pourtant je reste tétanisé sur ma chaise, incapable de bouger. Paul Flory m’attrape par le col et me fourre avec lui sous la table, juste avant que le plafond ne s’effondre.

De Californie, j’avais postulé au CNRS, et je suis retenu directement comme chargé de recherche CR1. Et je reviens en octobre 1984 au CEMEF, dans l’équipe de Jean-Marc Haudin. Je lance une activité qui sera très prolifique sur la physique, la rhéologie et la mise en forme des cristaux liquides polymères.

Il y a très peu d’équipes de recherche sur la rhéologie de ces produits et c’est l’occasion de construire des outils de rhéo-optique, ces fluides étant optiquement anisotropes. Tout est à découvrir, il est assez facile pour mon équipe de se faire connaître, d’abord sur ces cristaux liquides, puis en utilisant les mêmes approches rhéo-optiques sur les mélanges de polymères et la dispersion de charges, sujets toujours traités au CEMEF.

L’autre grand thème de recherche de ma carrière sera dû à un changement radical de sujet vers les polymères bio-sourcés et l’animation du réseau EPNOE début 2000. Mais ceci est une autre histoire.

Octobre 1989, je suis nommé directeur de recherche. Décembre 1989, c’est la fin de la dictature de Ceauşescu en Roumanie. Pour des raisons personnelles, j’aime beaucoup ce pays où je suis allé en 1976, au plus fort de cette folie dictatoriale. Je décide de prendre contact avec les quelques centres de recherche sur les polymères - excepté le laboratoire totalement bidon dont se servait la femme du dictateur pour prétendre être une scientifique. Je ne reçois qu’une seule réponse, du centre Petru Poni de Iaşi, en Moldavie. En juin 1992, je suis invité au congrès national de chimie à Bucarest, dans une ambiance surréaliste qui serait trop longue à raconter.

Avec l’un des professeurs d’Iasi, Bogdan Simionescu, maintenant vice-président de l’académie des sciences de Roumanie, nous décidons d’organiser le premier colloque franco-roumain sur les polymères à Iaşi en 1993. J’embarque avec moi une dizaine de français (dont Edith Peuvrel-Disdier, aujourd’hui responsable de l’équipe Rhéologie, Microstructures, Procédés au CEMEF) et en route pour Iaşi. Nous avons passé une semaine extraordinaire et chaleureuse, reçus par toutes les autorités, du patriarche orthodoxe au maire de la ville. Ce colloque était le symbole de la réouverture du monde scientifique roumain sur l’extérieur. Le pays était toujours très chaotique et il était impossible de téléphoner en France (difficile à croire pour les moins de 30 ans !!). Nous avions des amis à Bucarest et mon épouse leur téléphone pour leur dire que j’étais en Roumanie et qu’elle n’avait aucune nouvelle de moi. «Nous le savons », répondent-ils, « Patrick est tous les soirs à la télé ». Il n’y avait qu’une seule chaîne, en noir et blanc, et cette conférence était un événement national. Ce colloque perdure, organisé tous les deux ans en alternance en France et en Roumanie. Le prochain colloque, douzième du nom, se tiendra au CEMEF du 5 au 7 septembre 2016, organisé par Bogdan Simionescu, Alice Mija (une de mes thésardes, roumaine d’Iasi, maître de conférences à Nice) et moi-même. Nous n’aurons aucune chance de faire la une des actualités télévisées. Le CEMEF collabore toujours avec l’Institut Petru Poni depuis cette époque lointaine.

Itw_P.Navard_chairebio_2010.jpg
Intervention de Patrick Navard lors de l’inauguration de la Chaire Bioplastiques présidée par Tatiana Budtova, février 2010


Itw_P.Navard_BFF_2015.jpg Ma vie de chercheur a été un mélange passionnant de découvertes, d’échecs, de frustrations, d’angoisse parfois, associé à des rencontres très riches, à la découverte de pays, de cultures, et à des aventures le plus souvent cocasses.

Bref, un métier riche et exaltant, à conseiller sans modération.